
| Bienheureux François de Laval François de Laval (1623-1708) par Hermann Giguère, professeur associé à l'Université Laval et supérieur général du Séminaire de Québec Né en 1623, mort en 1708. Il est consacré évêque et devient vicaire apostolique le huit décembre 1658. Il arrive Québec à l'été 1659. Le territoire du vicariat apostolique est érigé en évêché en 1674. Il en devient le premier évêque, puis, après 11 ans à la tête du nouveau diocèse, il démissionne en 1685 et passe la main à son successeur Mgr de Saint-Vallier. Il obtiendra du roi Louis XIV la permission de revenir se retirer à Québec. Tout en sa consacrant à la prière, il aidera le nouvel évêque et le remplacera lors de ses absences en France. Un modèle de pasteur par toute sa vie Le premier évêque de Québec, le bienheureux François de Laval, à sa mort en 1708, laissait la réputation d' "un pasteur plein de l'esprit des apôtres et tout semblable à ces saints évêques qui sont aujourd'hui l'objet de notre culte" (Lettre d'un prêtre de Saint-Sulpice, M. de Vilermaula à M. de Maizerets du Séminaire de Québec). Quelques années auparavant, à l'âge de quatre-vingts ans, il avait fait encore une fois le voyage de Québec à Montréal pour aller confirmer, en absence de l'évêque Mgr de Saint-Vallier, retenu en France. Mgr de Laval, cet évêque du dix-septième, très lié aux milieux de la renaissance religieuse en France et aux efforts missionnaires qui accompagnent l'ouverture de nouvelles contrées au commerce et à la colonisation nous présente un visage de pasteur remarquable. Face aux défis de la "nouvelle évangélisation" des régions d'ancienne chrétienté comme la nôtre, sa persévérance et sa confiance totale au Seigneur peuvent être une inspiration et un exemple stimulant. Au service du peuple de Dieu François de Laval naît à Montigny-sur-Avre en France en 1623. Après avoir fait ses Lettres et sa Philosophie (équivalents du Secondaire et du Cégép d'aujourd'hui) au Collège de La Flèche dirigé par les Jésuites, il entreprend sa Théologie au collège de Clermont à Paris en 1641. Destiné à l'état ecclésiastique, il doit toutefois à la suite de la mort de ses deux frères plus vieux prendre la responsabilité de la famille. Il peut continuer quand même son cheminement vers le sacerdoce qu'il reçoit en 1647. Il renonce plus tard à ses droits sur la seigneurie familiale, puis il séjourne à Caen (en Normandie) de 1654 à 1658 auprès d'un maître spirituel laïc, Monsieur de Bernières, dont le neveu, nouvellement ordonné, accompagnera Mgr de Laval à Québec en 1659. Choisi comme vicaire apostolique au Tonkin (en Asie), François de Laval voit son affectation changée pour la Nouvelle-France. Il est sacré évêque à Paris dans la chapelle de la Vierge (aujourd'hui disparue) de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, le 8 décembre 1958 à l'âge de 35 ans. Il arrive à Québec le 16 juin 1659. Son oeuvre pastorale de 1659 à sa démission comme évêque de Québec en 1685 est marquée par trois voyages en France, par la lutte contre les méthodes de commerce des peaux de castors consistant à donner de l'alcool aux Amérindiens comme monnaie d'échange, par de nombreuses fondations dont les plus importantes sont le "Séminaire des Missions-Etrangères établi à Québec" le 26 mars 1663 (devenu par la suite le Séminaire de Québec) et la confrérie de la Sainte-Famille érigée le 14 mars 1665, mais, sans contredit, ce sont ses visites pastorales qui sont au coeur de son action pastorale. Dans ces régions où la faible densité de la population dispersée sur un immense territoire rend l'entreprise des plus ardues (environ 2,000 habitants en 1659, partagés entre trois centres de peuplement, Québec, Trois-Rivières et Montréal, sur une distance d'environ 250 kilomètres), il voyage "mené dans un petit canot d'écorce par deux paysans, sans aucune suite que d'un ecclésiastique seulement" nous racontent les Relations des Jésuites. Il s'arrête pour les confirmations même là où il n'y a que trois ou quatre familles. A son arrivée à Québec, en 1659, il n'avait eu rien de plus pressé que de visiter les 60 à 75 familles qui formaient l'agglomération principale de la colonie de ce temps. Puis, il se lançait "sur les neiges des son premier hiver pour visiter ses ouailles, non pas à cheval ou en carrosse, mais en raquettes et sur les glaces". Après sa démission, en 1685, François de Laval qui est en France en ce moment demande à revenir en Nouvelle-France "pour y achever de finir mes jours, écrit-il, en repos et avoir la consolation de mourir dans le sein de mon Église". Il se retire au Séminaire et meurt des suites d'une engelure à 85 ans le 6 mai 1708. Traits dominants de sa spiritualité Il est difficile de tracer les contours de l'expérience spirituelle personnelle de François de Laval parce que les documents sont limités. Il n'a pas écrit son autobiographie comme Marie de l'Incarnation, par exemple. Quelques lettres cependant sont plus révélatrices par exemple les cinq qui nous restent de sa correspondance avec un ami, Henri-Marie Boudon, archidiacre d'Évreux. La désappropriation On peut mettre au coeur de la spiritualité de François de Laval un détachement prononcé qui allait bien avec son tempérament et qu'il avait pratiqué auprès de M. de Berni ères dans ses années de séjour à Caen. Ce détachement est "un grand système de désappropriation" comme écrit son premier biographe, Bertrand de La Tour, qui se ramène à la maxime spirituelle suivante: "Nous n'avons pas de meilleur ami que Jésus-Christ. Suivons tous ces conseils, surtout ceux de l'humiliation et de la désappropriation du coeur." Pour François de Laval, on le voit, la désappropriation est un idéal évangélique. Il conserve à cette désappropriation son sens moral de renoncement. La désappropriation inclut les valeurs de détachement, de pauvreté, d'humilité puisqu'elle reste toujours une certaine privation, mais l'essentiel de la désappropriation pour François réside d'abord dans le partage et la mise en commun des biens. Ainsi la désappropriation devient partage matériel puis dans un même mouvement partage fraternel. Il voulait, écrit Bertrand de La Tour "que tout le clergé ne fit qu'une grande famille " et c'est dans ce but qu'il demandait qu'on ne se départît jamais "de la désappropriation qui laisse tout en commun entre les mains du supérieur". Cet idéal évangélique implique un jugement de valeur sur la relativité du créé. Dans cette perspective, pour François de Laval Dieu est le "Tout" et le créé le "Rien" un peu à la manière de saint Jean de la Croix. Ainsi au sortir 'une maladie qui avait failli l'emporter en 1689, il écrivait :"C'est en cet état qu'on reconnaît la vérité qu'il n'y a que Dieu seul et que tout le reste n'est rien qu'un pur néant". L'abandon à la Providence La désappropriation se refermerait sur elle-même dans un ascétisme étroit si elle n'arrivait aussi à favoriser le partage fraternel comme on l'a vu et en fin de compte si elle n'ouvrait de plus en plus à l'action de Dieu. A mesure que François de Laval avance en âge, les fruits d'une ouverture amoureuse à la volonté de Dieu à travers les événements se manifestent dans une constance, une patience et un abandon qui grandissent. On retrouve de façon remarquable dans sa vie ce que le concile Vatican II propose aux prêtres: "A la lumière de leur foi nourrie par la lecture de la Bible, ils peuvent rechercher avec attention les signes de Dieu et les appels de sa grâce à travers la diversité des événements de l'existence" (Décret sur le ministère et la vie des prêtres, no 18). C'est cette expérience de foi confiante que François de Laval a vécue tout au long de sa vie. Elle est l'aboutissement de la désappropriation et elle est au coeur son expérience spirituelle. L'expérience de François de Laval comporte d'abord un effort pour lire dans les événements les signes de la présence de Dieu. "Il y a longtemps que Dieu me fait la grâce de regarder tout ce qui m'arrive en cette comme un effet de sa Providence" écrit-il en 1687. A son ami Henri-Marie Boudon, en 1677, il disait déjà: "Tout ce que la main de Dieu fait nous sert admirablement, quoique nous n'en voyions pas sitôt les effets". Dans les principaux événements de sa vie François de Laval recherche promptement leur signification spirituelle soit pour son oeuvre pastorale, soit dans son itinéraire spirituel personnel. Cette "expérience de Providence", si l'on peut dire, ne serait pas complète si elle ne suscitait une réponse. Cette réponse est l'abandon: "Il est bien juste...que nous ne vivions que de la vie du pur abandon en tout ce qui regarde au-dedans comme au-dehors dira-t-il après le refus du Roi de le laisser partir pour le Canada en 1687. Puis deux ans plus tard il dira à l'automne 1689 à un correspondant (M. Milon):"La Providence de Dieu, qui vous inspire de prendre avec tant de bonté part à notre peine et à nos intérêts, nous oblige plus particulièrement de nous abandonner entièrement à son adorable conduite et d'y mettre toute notre confiance" et il continuera "...la main de Notre-Seigneur est infiniment plus puissante pour édifier. Nous n'avons qu'à lui être fidèles et le laisser faire". "Lui être fidèles et le laisser faire" voilà certainement une phrase où François de Laval nous livre son "intérieur" et qui peut résumer pour nous l'essentiel de son cheminement spirituel. CONCLUSION La physionomie spirituelle du bienheureux François de Laval nous révèle encore une fois que la sainteté chrétienne "s'exprime différemment en chacun de ceux qui, dans la conduite de leur vie, parviennent en édifiant le prochain, à la perfection de la charité" (Vatican II, Constitution dogmatique sur l'Église, no 38). Son exemple, celui d'un pasteur totalement consacré à sa tâche, s'ajoute à celui de nombreux chrétiens qui, dans leur vie de tous les jours, apprennent au fil des ans à accueillir en esprit et en vérité l'amour du Père. En effet le bienheureux François de Laval s'est tenu à l'écart des sentiers extraordinaires qui conduisent à Dieu, il présente plutôt l'image d'une bonne santé humaine et spirituelle enracinée dans des valeurs solides auxquelles toutes les énergies sont consacrées dans la vie de tous les jours. Il est, tout noble qu'il fût, de cette race de paysans rudes, au coeur généreux, travailleurs et remplis de foi que furent nos ancêtres. 7 octobre 2004 | 
|